Q et R avec La Brigade lyrique: portrait d’une jeunesse passionnée d’opéra

Aller à la rencontre des membres de La Brigade lyrique nous fait comprendre que l’opéra c’est pour tout le monde, les jeunes y compris! Passionnés de musique, animés par l’art lyrique, leur amour de l’opéra est résolument contagieux. Mais qui sont au juste les chanteurs et chanteuses de cette 8e édition de La Brigade lyrique?

Chaque année, les airs d’opéra de La Brigade lyrique nous enchantent aux quatre coins de la ville de Québec, et ce, gratuitement. Constituée de chanteurs lyriques de la relève, La Brigade propose une programmation variée allant de l’opéra à l’opérette, en passant par la comédie musicale.

Entretien avec Marjolaine Horreaux (soprano), Éva-Marie Cloutier (mezzo-soprano), Keven Geddes (ténor) et William Desbiens (baryton-basse),accompagnés du pianiste Jean-François Mailloux.

Avec l’opéra, le corps humain devient un instrument

Pourquoi aimez-vous l’opéra? Pourquoi choisir de chanter cet univers?

Keven : On vient tous de milieux différents. Pour moi, quand j’ai découvert cette voix-là à 17 ans, je me suis surpris à ressentir quelque chose de différent de ce que la musique pop ou rock m’apportait. Le corps est complètement engagé.

Tu sens cela vibrer dans le ventre, dans le cou, jusqu’au bout de tes doigts. Il y a vraiment quelque chose d’excitant et de viscéral. À mon sens, l’opéra est un art qui prend le temps d’être beau, on a le temps de le développer, de s’asseoir et d’écouter la belle musique.

Marjolaine : Moi, je viens d’une famille de musiciens. On écoutait beaucoup d’opéra sur des vinyles à la maison. Je chante de l’opéra depuis que je suis toute petite. J’ai toujours imité ce que j’entendais. Je ne me pose pas vraiment la question pourquoi je l’ai choisi, parce que c’est naturel. C’est ma façon de m’exprimer.

J’ai aussi un background de musicienne. Avec l’opéra, je peux faire de la musique avec l’instrument qui est le plus proche de moi, ma voix. C’est l’art lyrique qui m’a choisi en fait.

William : J’ai découvert l’opéra au même âge que Keven, vers 17 ans. Mon père est chanteur, il a toujours chanté ici à Québec, il est baryton. J’ai toujours détesté cela! Maintenant ce n’est plus le cas bien sûr! J’ai commencé à en écouter, à comprendre comment l’écouter.

Ce qui m’attire vraiment, c’est l’intensité vocale. Vous savez un baryton ou un ténor qui va dans l’aigu, une mezzo qui va dans l’aigu, c’est impressionnant. D’ailleurs, ma voix préférée est celle de la soprano colorature. Ce que j’aime c’est que tu es à la limite de tes capacités, tu l’entends. Il n’y a plus de son qui peut sortir après cela. C’est de réaliser de quelle manière tout le corps doit être engagé, sinon cela ne fonctionne pas. C’est incroyable, moi j’adore!

Cela me touche vraiment de voir qu’un être humain peut produire ces sons-là, avoir toutes ces couleurs, les nuances dans sa voix, c’est extraordinaire. Il n’a pas besoin de rien d’autre pour jouer de la musique, c’est sa voix et son corps.
— Jean-François Mailloux

Èva-Marie : Moi, ma famille n’en est pas une de musiciens à proprement parler. Mes parents ont toujours écouté de la musique classique, cela faisait partie de mon environnement. Je n’aimais pas cela, comme bien des jeunes. À cet âge-là, j’aimais la musique et j’en faisais, mais ma passion, c’était le sport, le sport, le sport! J’ai joué au football. J’ai fait tous les sports et j’ai fini par me concentrer sur le rugby de haut niveau.

Je me dirigeais vers le Rouge et Or avant de me blesser très sérieusement, à un point tel que je ne pouvais vraiment plus pratiquer mon sport. Je prenais déjà des cours de chant avant, mais juste pour le plaisir. Il a fallu que je trouve une autre passion et cela a été le chant, l’opéra. J’aime l’art lyrique parce que c’est relié au corps, c’est l’instrument qui est à l’intérieur de toi, je peux donc encore utiliser mon corps.

Jean-François : Moi, j’ai la chance de travailler à l’université avec toutes sortes de studios d’instruments différents. Je travaille avec des cordes, avec des cuivres et surtout avec les chanteurs. C’est le chant qui m’attire le plus, parce que cela me touche. L’être humain devant moi est plus qu’un chanteur.

Art lyrique multidimensionnel

Vous parlez tous d’émotion, alors qu’on entend souvent dire que l’opéra c’est complexe. C’est quoi au juste?

Keven : L’opéra, ce n’est que de l’émotion!

Jean-François : Quand cela devient compliqué, c’est là que le monde décroche. Il faut que ce soit simple et beau. Je me réfère toujours à mon père. S’il comprend, s’il aime cela, c’est correct. Quand il décroche pour aller sarcler son jardin, ce n’est pas bon signe, j’ai manqué mon coup. L’opéra c’est simple et généreux.

Marjolaine : Et en même temps, on doit être des acteurs, des artistes complets. On doit maîtriser le fait d’être sur scène, apprendre la musique et les langues, les comprendre pour savoir ce qu’on dit. Il faut savoir danser et aussi ménager son instrument. Parfois, dans certaines positions, quand je suis assise et que j’ai le corps complètement avachi pour jouer une scène, je dois savoir comment soutenir mon instrument. Je dois regarder les paramètres qui sont là pour l’instrument et le faire résonner du mieux qu’il peut.

Le travail d’équipe à l’opéra, c’est comme dans le sport. Il faut avoir l’esprit d’équipe pour rendre l’oeuvre qu’on interprète avec justesse. C’est ensemble qu’on livre la performance, qu’on atteint le résultat. C’est ça que j’aime. .
— Èva-Marie Cloutier

Keven : L’opéra c’est aussi un gros travail d’équipe. C’est plutôt rare d’avoir un récital juste à soi. Il faut donc apprendre à travailler en équipe et à gérer les voix. Dans La Brigade lyrique, on est un quatuor. On chante tous ensemble ou encore à deux, à trois. Si on est individualiste, cela ne fonctionne pas.

Au-delà de la scène, comment se vit le métier de chanteur ou de chanteuse lyrique?

Marjolaine : C’est un métier assez solitaire quand on y pense. Pour apprendre les partitions, on ouvre le livre, on fait la traduction, on met des accents. Après on travaille notre voix, l’air qu’on va chanter, on se réchauffe tout seul. Une fois que cela est assez bien fait, on va voir le pianiste pour s’exercer avec lui. Il y a beaucoup de temps où on va à l’étranger et on est tout seul. Étrangement, dans une production on se retrouve avec d’autres collègues qui sont seuls aussi. On est solitaire ensemble. C’est pour cela qu’on doit être dans un état d’esprit assez convivial.

Keven : Il faut apprendre à être sociable et très rapidement. Il faut être capable d’activer ce mécanisme très vite. C’est vrai avec nos collègues, mais c’est plus que cela. Souvent après les spectacles, il y a des cocktails ou des événements avec des donateurs et des membres du public. Il y a un aspect relations publiques dans le métier de chanteur lyrique. Il faut être capable de s’intégrer, de sortir un sujet de conversation en 2-3 secondes pour accrocher quelqu’un et connecter avec lui durant cinq minutes. Il faut être très réceptif. Alors si on est un joueur solitaire, c’est très difficile en 2018. Être chanteur d’opéra, c’est être solitaire et aussi sociable à la fois.

William : Il faut être capable de faire les deux. On n’est pas obligé d’être super sociable en tout temps. Tu peux être réservé et avoir besoin d’un petit laps de temps avant de montrer ton côté sociable. Saut qu’une fois ce moment passé, il faut prendre sa place.

Aller vers le public et démocratiser l’opéra

Selon vous, comment rendez-vous l’opéra plus accessible?

Keven : Moi c’est ma sixième année. Je le dis depuis le début, je le ressens aussi, La Brigade lyrique, c’est le fer de lance du festival. Normalement, on attend que les gens voient la publicité, achètent des billets et assistent à un spectacle. Ils font l’effort de venir nous voir. La Brigade, c’est le contraire. On va voir les gens dans les endroits où ils vont prendre leur lunch ou à la fin d’une journée de travail. Ils marchent sur la rue et tout à coup, ils entendent un air d’opéra. Ils peuvent faire le choix : est-ce que j’aime cela ou pas ? Ils n’ont pas besoin de rester dans une idée préconçue. Ils peuvent arrêter pour une chanson, la trouver bonne et décider finalement de rester pour le reste de la prestation. Ou encore, se dire que ce n’est pas son genre et poursuivre son chemin.

Jean-François : On est sur un camion et toute la brigade participe. Il vente, mes pages de partition bougent, et les chanteurs tiennent mes pages! Je suis le pianiste depuis le début. J’aime tellement cela. Année après année, il y a du nouveau public, mais aussi il y a des personnes qui nous suivent depuis 8 ans. Elles amènent leur chaise de parterre et nous accompagnent partout.

Marjolaine : Cela nous donne de la proximité avec le public. Dans une salle, le public est dans le noir, on ne le voit pas de la scène avec les projecteurs sur nous. Avec La Brigade, on est face au public et il y a un échange.

Èva-Marie : Les gens sont surpris en nous voyant. L’image qu’on projette peut paraître inhabituelle et elle ne correspond pas à l’idée qu’on se fait de l’opéra. Certains ne savent pas que l’opéra est aussi vivante à Québec, on n’en parle pas suffisamment. La Brigade nous permet de le montrer et de faire connaître l’opéra.

À ce moment-là, c’est un vrai test. On les met devant le fait accompli : on est une gang de jeunes qui ont du fun et on vous montre ce que c’est l’opéra. C’est juste de la belle musique, du beau chant et du beau monde ! On est en bermuda, en chemise ou en belle robe, tout le monde est relaxe. Il n’y a pas le décorum.
— Keven Geddes

Texte et photo: Catherine Chagnon

Sur la photo, de gauche à droite: Keven Geddes (ténor), Marjolaine Horreaux (soprano), Jean-François Mailloux (pianiste), Éva-Marie Cloutier (mezzo-soprano) et William Desbiens (baryton-basse).